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La course à pied n’a jamais été aussi populaire. En Belgique, près de 500.000 participants se sont élancés sur une ligne de départ en 2024, un record absolu, en hausse de 80.000 par rapport à l’année précédente. En France, l’Observatoire du Running 2026 recense 13,2 millions de pratiquants. Le phénomène touche tous les profils : des débutants qui se lancent sur un 5 km, aux aficionados du semi-marathon, jusqu’aux ultratraileurs qui enchaînent des centaines de kilomètres. Autant dire que le running est devenu un sport de masse. Mais le problème, cette démocratisation s’accompagne rarement d’une culture médicale à la hauteur de l’engouement.

Le débutant face à ses limites

Premier profil, premier piège. Le coureur novice est celui qui s’expose le plus vite à des blessures musculo-squelettiques, précisément parce qu’il ignore encore les contraintes réelles que la course impose à l’organisme. Le genou concentre l’essentiel des dégâts : syndrome fémoro-patellaire, tendinopathie rotulienne, syndrome de l’essuie-glace. Voilà autant de pathologies qui représentent entre 31 et 40 % des blessures recensées chez les coureurs selon les données épidémiologiques disponibles. S’y ajoutent la périostite tibiale, la tendinopathie d’Achille et la fracture de stress que les impacts répétés du pied sur le bitume finissent par provoquer lorsque la charge augmente trop vite.

© Francesco Enriquez / Ipa-Agency.Net/Empics Entertainment/Photo News- Stramilano 2026

Car c’est là le cœur du problème pour le débutant : la progression souvent trop rapide. Les tissus musculaires et tendineux ne s’adaptent pas au même rythme que la motivation. Dépasser 10 % d’augmentation du volume hebdomadaire multiplie par trois le risque de blessure. Ça paraît peu et c’est pourtant la règle que la grande majorité des néophytes enfreint.

Le marathonien et la question cardiaque

Le coureur de semi ou de marathon se croit souvent à l’abri. Il s’entraîne régulièrement, connaît son corps, surveille son alimentation et a déjà encaissé plusieurs courses. Et là, c’est parfois cette confiance qui l’expose. Le risque cardiaque chez les coureurs de fond n’est pas une légende : il est rare, mais réel et toujours (ou presque) sous-évalué.

© John Walton/PA/Photo News – Sabastian Sawe – London 2026

Les chiffres sont connus des spécialistes. Le taux de mort subite lors d’un marathon est estimé à 1,01 pour 100.000 participants, contre 0,27 pour 100.000 sur semi-marathon. Rare, donc, mais pas inexistant. Et la cause principale chez les coureurs de plus de 35 ans est une maladie coronarienne sous-jacente non détectée. Le bilan d’effort, recommandé dès 40 ans pour les hommes et 55 ans pour les femmes, reste pourtant largement sous-utilisé dans la population de coureurs amateurs.

Plus insidieux encore : des études menées sur des marathoniens seniors ayant pratiqué de grands volumes d’entraînement sur le long terme révèlent des zones de fibrose au niveau du myocarde. Ces lésions, détectables par IRM, augmentent le risque d’arythmie. On le sait, courir reste globalement bon pour le cœur. Une revue systématique portant sur 230.000 sujets confirme une réduction de la mortalité toutes causes chez les coureurs. Mais les bénéfices n’augmentent pas avec l’intensité. Le surplus de risque si.

L’ultratraileur : un intestin à bout

C’est le profil le plus extrême et celui pour lequel les données scientifiques récentes sont les plus préoccupantes. L’oncologue américain Timothy Cannon a analysé les coloscopies de 94 coureurs extrêmes âgés de 35 à 50 ans. Résultat : près de la moitié présentaient des polypes dans le côlon, dont 15 % de polypes avancés. C’est un taux supérieur à celui observé lors des dépistages classiques dans la même tranche d’âge.

© Yannis Kontos/Polaris/Photo News – Ludovic Pommeret – UTMB 2016

Le mécanisme en cause est documenté. Lors d’un effort prolongé et intense, le corps détourne le flux sanguin de l’intestin vers les muscles sollicités. Privées d’oxygène, les cellules intestinales peuvent mourir. La muqueuse devient perméable, s’enflamme et s’irrite. Une étude menée par l’Université Monash en Australie va plus loin encore : chez des coureurs d’ultra, des endotoxines intestinales se retrouvent dans le sang après la course, ce qui provoque un état physiologique proche de la septicémie.

© 00674085/Bestimage/Photo News – UTMB 2013 – Marine Lorphelin

Ces symptômes ne sont pas anecdotiques. Une étude menée sur l’Ultra Marathon des Cirques à La Réunion en 2024 révèle que 94 % des coureurs suivis en direct ont décrit des troubles gastro-intestinaux pendant l’épreuve (nausées, crampes, diarrhées, vomissements). Ce que beaucoup d’ultratraileurs considèrent comme normal fait partie du tableau clinique. Ce point doit alerter.

L’étude de Cannon présente toutefois des limites avec des échantillon restreint et des conclusions encore hypothétiques. Certains gastro-entérologues appellent à ne pas surinterpréter. Il n’en reste pas moins que les signes persistants comme les ballonnements chroniques, les crampes régulières ou les saignements rectaux méritent une consultation médicale et non une normalisation sportive.

© Denis Balibouse/Panoramic /Photo News – Francois D’Haene – UTMB 2017

Ce que le running cache à ses adeptes

Ces trois profils partagent ceci : une tendance à minimiser les signaux d’alerte au nom de la performance ou du dépassement de soi. Le marché du running, en croissance à deux chiffres, valorise l’exploit et le dossard. Mais il valorise moins le bilan médical préalable, le suivi cardio ou la consultation gastro-entérologique après une saison d’ultras chargée.

Courir reste bon pour la santé, c’est un fait établi. Mais les vrais dangers de la course à pied ne disparaissent pas parce qu’on les ignore. Ils s’accumulent, silencieusement, jusqu’au moment où le corps envoie un signal qu’on ne peut plus contourner. Et qui peut même être fatal. Connaître son profil de coureur, c’est déjà savoir à quoi s’exposer. Et courir en connaissance de cause.

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